Agence Pousse-toit
SDF
Pour une société spécialisée dans l’éviction, la sécession et la séparation, votre agence Pousse-toit recherche dans toute la France des personnes susceptibles de libérer tout lieu de vie dans les prochains mois, que ce soit pour des raisons financières, familiales ou personnelles.
Lieu de travail
- Tenace, vous travaillez le plus souvent dans un long couloir du métro.
- Fluide, vous vous insérez dans un courant d’air sale, où chaque usager ressent une montée d’agacement lors de son parcours vers le prochain quai.
- Brouillon(ne), vous ne choisissez pas le lieu où vous échouez, qui est le dernier en date de vos mauvais choix.
- Souple, vous vous jetez au sol sous la forme imprévisible d’un crachat qui s’étale. Idéalement la tête sous le couperet de milliers de chaussures qui vous évitent à la dernière seconde, couverte de plaies, un barbouillis de bleu encore suintant sous l’œil droit.
Profil recherché
- Négligent(e), vous évitez d’avoir l’entrejambe rasé, les fesses bronzées et rebondies des stars du sexe. Vous justifiez d’un regard humide, de lèvres gonflées, de cheveux brillants de saleté, d’un pantalon souillé et parcouru d’immondices, de coulures qui empestent.
- Racorni(e), vous êtes passé(e) directement de la jeunesse à la vieillesse, vous n’avez pas fait votre temps et votre carrière stagne.
- Résilient(e), vous ne vous décomposez pas. Une bonne terre de bruyère vous aurait déjà absorbé(e), des insectes seraient venus, des mouches auraient pondu leurs œufs sous vos paupières, des rongeurs auraient attaqué vos extrémités ; vous auriez déjà un successeur dans la nature. Mais le béton ciré des couloirs du métro ne vous laisse pas perdre votre forme.
- Émouvant(e), vous suscitez régulièrement dans la foule l’inquiétude d’une jeune femme. Non pas qu’elle se penche sur vous, qu’elle vous touche et vous parle : son corps reste inflexible dans sa marche, tiré par ceux de devant, poussé par ceux de derrière.
- Saturé, votre corps est inaccessible, aucun individu ne doit pouvoir s’y mesurer. Vous vous emploierez à ce qu’il paraisse plus contagieux qu’un virus de hangar à poulets ; à être un déchet provenant d’un terroir ancestral où se jouent les drames de la politique, de l’amour, de la jalousie ; à être un(e) martyr(e), prix à payer pour la paix ; à être plein(e) de l’encre d’un article sur l’inflation et les inégalités ; à être un échantillon puant de lectures et de visions.
- Vivant(e), vous n’en êtes pas moins violable, en cas de nécessité, par vos semblables.
Missions principales
- Représenter un budget de dingue que personne ne votera.
- Inciter tous ceux et toutes celles qui allongent le pas à ruminer sur votre cas.
- Rendre impossible votre salut, qui nécessiterait une brigade de police entière, une armée de psychologues, d’interprètes et de communicant(e)s, une cohorte d’avocat(e)s, de fiscalistes et de pénalistes pour vous signifier universellement vos droits et devoirs.
- Rester tel un fruit défendu et pourri. Les moyens manquent et les bras tombent, s’agissant de vous rendre une dignité.
- Ne pas réciter de plaidoyer astucieux où défileraient les affronts essuyés, les contritions, les enfants à charge, les promesses d’avoir eu recours à l’aide publique, de ne pas courir boire l’aumône.
- Vous enferrer dans un silence accusateur et sans espoir, personne n’entendant votre grève de l’existence.
Responsabilités
- N’en être pas moins tuable, en cas de nécessité, par vos semblables.
- Ne pas attirer l’attention, même les soirs où les bandes d’ami(e)s s’attendrissent en sortant d’un film rempli de misères inventées. Parcourant le tunnel d’un pas lent, les couples aux propos subtils s’interrompent, baissent la voix à votre hauteur.
- Avoir récupéré sur vous les retombées de leurs fêtes, et avoir été un(e) grand(e) épicurien(ne) noyé(e) dans le meilleur champagne serait un plus. La veste qu’on distingue sur votre dos est en velours côtelé, avec col et épaulettes ; le pantalon sur votre derrière maculé est en laine à fines rayures.
- Disposer de l’aura intimidante d’un prophète enfoui dans son dieu, un dieu caché sous terre.
- Faire de votre corps un dolmen aligné sur les néons grésillants du plafond ; à votre hauteur, c’est une brève catacombe, où se réfugie votre religion persécutée et personnelle. Paraître selon votre credo et vos rites admirables, renoncer à la joie de marcher au grand air, à toute convoitise et à toute hygiène. Témoigner au plus grand nombre de la nature du corps, cloaque plein d’ordures.
- Ne laisser personne vous regarder assez pour voir votre déplacement insensible le long du mur, qui, si faible soit-il, a valeur de pèlerinage.
- Invisible, misérable, n’en rester pas moins vénérable, en cas de nécessité, par vos semblables.
Conditions et rémunérations
- Vous jouissez gracieusement d’un ou deux mètres carrés, d’une valeur, à la surface, de 14 000 euros à l’achat, 300 euros par mois en location.
- Enterré(e) sous ce tas d’or, vous ne pouvez prétendre à une boîte aux lettres, à des cartes de visite, à un compte bancaire, à une gamelle à centimes que cogneraient les pieds des distraits.
- Vous n’avez pas de valeur foncière, vous n’héritez de personne, vos actifs sont perdus dans un bilan gluant au fond de vos poches. Et même si vous étiez une mule incognito placée là par un trafiquant, vous manquez de liquidités, personne n’aurait le cran de sonder votre anus pour trouver des sachets de pure cocaïne.